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Le thème de la justice dans « To kill a mockingbird » d’Harper Lee (1960)

L’ABA journal (journal de l’Association de barreau américain) a classé en 2013 le roman To kill a mockingbird (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur) d’Harper Lee meilleur roman traitant de la justice avant Crime et Châtiment de Fyodor Dostoevsky, Bleak House de Charles Dickens ou Le Procès de Franz Kafka [1]. En 2006, le journal The Guardian a publié une liste de trente romans qualifiés d’incontournables par les bibliothécaires britanniques [2]. To kill a mockingbird figure de manière assez surprenante en tête de ce classement. Il devance La Bible, la trilogie du Seigneur des anneaux de JRR Tolkien et le roman 1984 de George Orwell.

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To kill a mockinbird d’Harper Lee, 1960

L’intitulé de ce blog est bien entendu une référence à ce classique de la littérature américaine, lauréat du prix Pulitzer en 1961 et vendu à plus de quarante millions d’exemplaires dans le monde. Ce roman adapté au cinéma en 1962 par Robert Mulligan (Du silence et des ombres, pour la version française) a remporté trois Oscars dont l’Oscar du meilleur acteur pour Gregory Peck dans le rôle d’Atticus Finch ainsi que trois Golden Globes Awards. L’Institut du film américain a classé en juin 2003 l’avocat Atticus Finch comme le plus grand héros du cinéma américain, devant Indiana Jones et James Bond [3].

Dès sa parution en 1960, To kill a Mockingbird a suscité un enthousiasme hors norme. L’Amérique traverse alors une vague de contestation avec la lutte des noirs américains pour obtenir l’égalité des droits (droit de vote et fin de la ségrégation raciale dans les lieux publics). De nombreux thèmes abordés dans le livre (le racisme, le courage, la lutte des classes, les préjugés, la justice, la compassion…) sont en phase avec l’actualité et le roman devient rapidement un symbole. Il est depuis enseigné dans la plupart des collèges ou lycées américains.

Un des protagonistes, Atticus Finch, a incarné l’avocat américain idéal pour des générations d’américains. Dans un cours sur le système judiciaire américain, l’université de Boston consacre deux journées à l’étude de ce roman [4]. L’université de Leicester au Royaume-uni recommande, pour sa part, la lecture de trois romans aux étudiants voulant s’engager dans des études de droit : Bleak House de Charles Dickens, Le Procès de Franz Kafka et bien sûr To kill a mockingbird d’Harper Lee [5].

Le scénario (attention spoiler [6])

To Kill a Mockingbird
Image du film « To kill a mockingbird », de gauche à droite Atticus Finch (Gregory Peck), Dill, Jem et Scout

L’histoire se déroule dans une petite ville fictive (Maycomb) de l’Alabama dans les années 1930 pendant la grande dépression. La narratrice est une fillette de 6 ans, Jean Louise, surnommée «Scout», qui vit avec son frère aîné Jeremy («Jem») et leur père Atticus Finch, veuf proche de la cinquantaine. Au travers des yeux d’une enfant, attachante et espiègle, on découvre une Amérique blanche conservatrice, pétrie de préjugés raciaux, sociaux et religieux.

Scout raconte à la première personne son quotidien, l’école mais surtout ses jeux l’été en compagnie de son frère et de leur ami Dill, qui séjourne l’été chez sa tante. Les trois enfants sont fascinés par un de leurs voisins, «Boo» (Arthur) Radley, qui vit reclus dans sa maison depuis des années.

Atticus Finch, calme et posé, élève seul ses enfants avec l’aide de Calpurnia, une employée de maison noire. Il leur inculque le respect de l’autre, le goût de lire tout en leur laissant beaucoup de liberté. Avocat intègre et élu à la Chambre des représentants de l’Etat, il est respecté au sein du Comté de Maycomb. Il est un jour désigné par le juge Taylor pour assurer la défense d’un homme noir, Tom Robinson, accusé d’avoir violé et battu une femme blanche, Mayella Ewell. Essuyant de la part de la communauté blanche insultes («nigger lover») et menaces, il s’investit corps et âme dans la préparation du procès. La veille de l’audience, il monte la garde devant la cellule de Tom Robinson et fait face, sans arme, à une bande de fermiers menés par le père de Mayella Ewell venus lyncher le prisonnier.

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Atticus Finch aux côtés de Tom Robinson

Tom Robinson plaide non coupable. Atticus Finch pointe avec éloquence les failles de l’accusation qui repose uniquement sur les témoignages de Mayella Ewell et de son père Bob Ewell. La famille Ewell est bien connue à Maycomb et peu estimée. Bob Ewell est un alcoolique notoire, raciste, braconnier, dépendant de l’aide sociale, et père de huit enfants. Mayella Ewell, l’aînée âgée de 19 ans, passe ses journées à s’occuper de ses frères et soeurs.

Atticus Finch relève lors des débats l’absence de tout examen médical de la victime et une incohérence majeure. Les coups ont été assénés de la main gauche alors que le bras gauche de Tom Robinson est paralysé. Il met en outre en lumière les contradictions et mensonges du père et de la fille lors de leur contre-interrogatoire et lors de l’audition de Tom Robinson. En réalité, Mayella Ewell a fait des avances à Tom Robinson, et a été surprise par son père (gaucher) qui l’a passée à tabac. On comprend par ailleurs en filigrane que Bob Ewell entretient des relations incestueuses avec sa fille aînée.

Le jury est composé de fermiers blancs. En dépit des éléments manifestes à décharge, il déclare Tom Robinson coupable. La vérité n’est simplement pas audible pour ce jury. Donner raison à un homme noir face à une femme blanche qui se dit victime est inimaginable. Tom Robinson est abattu peu de temps après alors qu’il essaie de s’échapper de prison.

Bob Ewell, humilié lors du procès, cherche à se venger. Il agresse un soir Scout et Jem qui rentrent chez eux après une fête à l’école. Jem perd connaissance. Un homme se porte à leur secours, qui n’est autre que Boo Radley, leur voisin, simple d’esprit. Atticus Finch et le sheriff comprennent que Boo Radley a tué Ewell durant l’altercation. Ils s’accordent pour dire qu’Ewell s’est tué en tombant sur son couteau pour sauver Boo Radley.

Le mystère Atticus Finch

L’intrigue principale de ce roman culte est donc un procès perdu. Le héros, révéré aux Etats-Unis pour son courage, son sens de la justice et son humanité, échoue face au mur des préjugés. Au sein de la communauté blanche, il apparaît comme la voix de la raison et de la justice. Il serait cependant erroné de qualifier Atticus Finch de militant anti-raciste. Il est avant tout un homme ancré dans son époque (les années 1930) et dans la culture du sud des Etats-Unis. Humaniste, un peu paternaliste, il considère comme son devoir de défendre Tom Robinson parce qu’il a été commis d’office. Très touché par cette affaire, il le défend avec zèle et n’attend rien en retour. Atticus Finch n’est pas davantage un réformiste bien qu’il siège à la Chambre des représentants de l’Etat. Il croit profondément dans le système judiciaire américain et ne le remet pas en cause même à l’issue du verdict injuste. Il interprète le fait que le délibéré ait duré quelques heures au lieu de quelques minutes comme une lueur d’espoir, «l’ombre d’un changement».

Une des particularités d’Atticus Finch, inspiré par le père de l’auteur, est sa forte conscience morale et sa droiture. L’influence de la religion n’est sans doute pas absente (Harper Lee est méthodiste pratiquante). Atticus Finch fait cependant le choix de mentir pour épargner des ennuis judiciaires à Boo Radley. Le décès de Bob Ewell est d’une certaine manière la morale de cette histoire. Justice est alors en partie rendue (sans l’intervention du système judiciaire).

Scout : «Si tu ne devrais pas le défendre, pourquoi le fais-tu quand même ?»

«Pour plusieurs raisons, dit Atticus. La principale étant que si je ne le faisais pas je ne pourrais plus marcher la tête droite, ni représenter ce comté à la Chambre des représentants, ni même vous interdire quoi que ce soit à Jem ou à toi

Scout : «Alors, si tu ne défendais pas cet homme, Jem et moi on n’aurait plus besoin de t’écouter

Atticus : «C’est à peu près cela.» (chapitre 9) [7]

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Remise de la médaille de la liberté à Harper Lee par George W. Bush en nov. 2007, photographe de la maison blanche Eric Draper

La parution en juillet 2015 d’un second roman d’Harper Lee a créé l’événement. Il a battu lors de sa sortie les records de vente pour un livre de fiction pour adultes aux États-Unis. Selon un communiqué de l’auteur, aujourd’hui âgée de 89 ans, cet ouvrage a été écrit avant To kill a Mockingbird. L’éditrice Tay Hohoff lui aurait conseillé, après en avoir pris connaissance, de le retravailler en déplaçant l’intrigue vingt ans plus tôt. On retrouve dans Go Set a Watchman (Va et poste une sentinelle, en français) deux des principaux personnages du livre culte, Jean-Louise (Scout) âgée de 26 ans et Atticus Finch âgé de près de 70 ans. La découverte de ce manuscrit a été pour de nombreux lecteurs un véritable choc. Atticus Finch, père courage, avocat intègre, considéré comme une figure de proue de la lutte contre le racisme, apparaît sous les trait d’un vieil homme aigri et raciste, qui reconnaît avoir assisté à une réunion de la section locale du Klu Klux Klan. 

Atticus Finch a été placé par les américains sur un tel piedestal que les critiques dont il fait désormais l’objet ont au moins le mérite de le rendre plus humain et de mieux saisir sa complexité. S’il n’est pas dans To kill a Mockingbird le personnage lisse que l’on a longtemps décrit, il n’est certainement pas non plus un raciste en puissance. Les deux romans sont tout à fait différents. Il faut garder en tête que Go Set a Watchman n’est pas la suite de To kill a Mockingbird et qu’Harper Lee, en retravaillant son premier manuscrit, a fait évoluer le personnage de Finch, faisant un roman au message universel, lu par des millions de personnes dans le monde.

D’aucuns s’interrogent sur les conditions de publication de Go Set a Watchman. Découvert à l’automne 2014 par l’avocate d’Harper Lee, le manuscrit ne paraît qu’après le décès de la soeur de l’auteur, Alice Lee, également avocate, qui gérait ses affaires. Cette dernière avait d’ailleurs noté que sa soeur souffrant de déficiences visuelles et auditives signerait n’importe quel document présenté par une personne de confiance.

Le thème de la justice

L’institution du jury (a minima sa composition) n’est pas remise en cause par Atticus Finch. Cette question n’est pas davantage évoquée dans les commentaires de To kill a Mockingbird. On peut pourtant considérer que le verdict n’aurait pas été le même si l’affaire n’avait pas été jugée par un jury, ou du moins par ce jury. Si le juge Taylor fait le choix de désigner Atticus Finch, et non un jeune avocat inexpérimenté, c’est pour essayer de donner sa chance à la justice. En vain. Il est pourtant, tout comme Atticus Finch, manifestement convaincu de l’innocence de Tom Robinson. On comprend que, dans cette configuration, Tom Robinson n’avait aucune chance. Les préjugés et le racisme sont plus forts. Les jurés sont ensuite uniquement des hommes blancs pour la simple raison que les noirs et les femmes sont exclus des jurys…

Atticus Finch lors de sa plaidoirie : «Il y a un cas dans ce pays où tous les hommes naissent égaux, il y a une institution humaine qui fait du pauvre l’égal du Rockefeller, du crétin l’égal d’un Einstein, et de l’ignorant l’égal de n’importe quel président d’université. Cette institution, messieurs, est la justice. (…) Nos tribunaux ont leurs défauts comme toutes les institutions humaines mais, dans ce pays, ils font office de grands égalisateurs car, devant nos cours, tous les hommes sont nés égaux.

Je ne suis pas idéaliste au point de croire aveuglément en l’intégrité de nos tribunaux et dans le système du jury ; pour moi, il ne s’agit pas d’un idéal mais d’une réalité vivante opérationnelle. Messieurs, un tribunal vaut ce que vaut chaque membre de ce jury.» (chapitre 20)  [8]

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Atticus Finch face au jury composé de fermiers blancs

La composition des jurys est une question très sensible aux Etats-Unis. Dans les principes, le critère de sélection des jurés est l’impartialité, en aucun cas l’origine ou l’appartenance à un groupe particulier. Et pourtant, il est admis que le verdict puisse être parfois intimement lié au profil, au genre, à la couleur de peau ou à la communauté d’origine des jurés. L’affaire Rodney King en est un exemple : un homme noir américain, arrêté pour un excès de vitesse est brutalement frappé par quatre policiers blancs de Los Angeles en mars 1991. La scène a été filmée par un vidéaste amateur. Lors du procès qui se tient en avril 1992, les policiers sont acquittés par un jury composé de dix blancs, un latino-américain et un asiatique. S’en est suivie une manifestation contre le racisme qui dégénère en violentes émeutes nécessitant au bout de quelques jours l’intervention de l’armée. Désormais, les avocats s’attachent les services de cabinets de consultants (le plus souvent des psychologues) pour être conseillés sur le meilleur profil des jurés selon les différentes affaires. On parle de «sélection scientifique des jurys» (Scientific jury selection) [9]. Une étude au début des années 80  a ainsi démontré que les femmes et les hommes de couleur étaient beaucoup plus opposés à la peine de mort que les hommes blancs [10].

Le procès pénale d’O. J. Simpson, dans lequel nombre de récusations d’office ont été prononcées, a sans doute démontré les conséquences d’une telle pratique. L’ancien footballeur américain était prévenu d’avoir assassiné en 1994 son ex-épouse et le compagnon de celle-ci. Il est acquitté par un jury de dix femmes et de deux hommes (huit noirs, deux latino-américains, un métis et une blanche). Lors de la sélection des jurés, les femmes noires possiblement sensibles au charme du footballeur professionnel ont été privilégiées, les jurés éduqués récusés [11].

Le premier roman de John Grisham, A time to kill paru en 1989, en partie inspiré de To kill a mockingbird, soulève la même problématique :

Le Révérend Isaiah Street : «Si vous étiez un Blanc, vous seriez, selon toute vraisemblance, acquitté par le jury. Le viol d’un enfant est un crime horrible, et qui blâmerait un père d’avoir fait justice lui-même ? Un père blanc, j’entends. Un père noir récoltera la même sympathie au sein de la communauté noire, mais voilà, il y a un problème : le jury sera composé de Blancs. Un père, selon la couleur de sa peau, n’aura pas les mêmes chances au procès.

Le jury est l’élément crucial. Il choisira entre la culpabilité et l’innocence. Entre la liberté et la mort. Tout va dépendre du verdict du jury. C’est très périlleux de mettre des vies entre les mains de douze citoyens moyens, qui n’entendent rien aux lois et se laissent facilement impressionner par le cérémonial.» (chapitre 19) [12]


1. [↑] Voir le classement sur le site internet www.abajournal.com.

2. [↑] Voir l’article  sur le site du journal The Guardian.

3. [↑] Classement en juin 2003 des 50 plus grands héros et des 50 plus grands méchants du cinéma pour le centième anniversaire de l’Institut du film américain (American Film Institute, AFI) sur le site www.afi.com.

4. [↑] Module sur The American Justice System (Unit : To Kill a Mockingbird : Bias and Prejudice in the Court) à l’Université de Boston.

5. [↑] http://www2.le.ac.uk/departments/law/undergraduate/new-students/preparing-to-study-law-at-university.

 6. [↑] Spoiler (ou en québécois, divulgâcheur) : les développements qui suivent divulguent une partie importante de l’oeuvre.

7. [↑] Scout : «If you shouldn’t be defendin’ him, then why are you doin’ it?»

«For a number of reasons,” said Atticus. “The main one is, if I didn’t I couldn’t hold up my head in town, I couldn’t represent this county in the legislature, I couldn’t even tell you or Jem to do something again

Scout : «You mean if you didn’t defend that man, Jem and me wouldn’t have to mind you any more?»

Atticus : «That’s about right.» (chapitre 9)

8. [↑] Atticus Finch : «there is one way in this country in which all men are created equal-there is one human institution that makes a pauper the equal of a Rockefeller, the stupid man the equal of an Einstein, and the ignorant man the equal of any college president. That institution, gentlemen, is a court. (…) Our courts have their faults, as does any human institution, but in this country our courts are the great levelers, and in our courts all men are created equal.

I’m no idealist to believe firmly in the integrity of our courts and in the jury system- that is no ideal to me, it is a living, working reality. Gentlemen, a court is no better than each man of you sitting before me on this jury» (chapitre 20)

9. [↑] Voir l’article sur la Wikipedia sur la Scientific jury selection.

10. [↑]  Voir l’analyse Etude de Robert Fitzgerald & Phoebe C. Ellsworth, Due Process vs.Crime Controk Death Qualification and Jury Attitudes, 8 LAw & HUML BEHAV. 31, 31 (1984).

11. [↑] Voir l’article du professeur Eliane Liddell, «Représentativité et impartialité aux Etats-Unis. L’exemple de la sélection des jurys de procès», publié dans la Revue de recherche en civilisation américaine, en ligne sur le site http://rrca.revues.org.

12. [↑] Le Révérend Isaiah Street : «If you were white, you would most likely go to trial, and most likely be acquitted. The rape of a child is a horrible crime, and who’s to blame a father for rectifying the wrong? A white father, that is. A black father evokes the same sympathy among blacks, but there’s one problem: the jury will be white. So a black father and a white father would not have equal chances with the jury.

(…) The jury is all important. Guilt versus innocence. Freedom versus prison. Life versus death. All to be determined by the jury. It’s a fragile system, this trusting of lives to twelve average, ordinary people who do not understand the law and are intimidated by the process.» (chapitre 19)

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